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Belgique : comment un pays de onze millions d'habitants a refait sa formation par une réforme

La Belgique a coorganisé l'Euro 2000 chez elle et a été éliminée au premier tour. Ensuite la sélection a manqué l'Euro 2004, la Coupe du monde 2006 et l'Euro 2008. Entre 2002 et 2012, elle ne s'est qualifiée pour aucun tournoi. En 2015 la Belgique a occupé pour la première fois la première place du classement FIFA. En 2018 elle a terminé troisième de la Coupe du monde et est restée quatre ans numéro un mondial. Kevin De Bruyne, Eden Hazard, Romelu Lukaku, Thibaut Courtois, Vincent Kompany, Axel Witsel, Jan Vertonghen — une génération issue d'un pays de onze millions d'habitants qui a marqué le football en Angleterre, en Espagne et en Italie.

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D'où vient la réforme

Michel Sablon a été adjoint de la sélection belge aux Coupes du monde 1986, 1990 et 1994 et est devenu directeur technique de la fédération en 2001. Il a commencé par un état des lieux inhabituel dans le football européen : il a fait étudier scientifiquement la formation belge.

Sablon a chargé plusieurs universités — Louvain, Gand, Louvain-la-Neuve, Liège — d'analyser le football de jeunes belge. Le rôle central est revenu à Werner Helsen, professeur de sciences du mouvement à la KU Leuven. Helsen et ses étudiants ont analysé environ 1 500 heures de vidéo de matchs de jeunes : touches de balle par joueur, longueur des passes, schémas de relance, part des ballons longs, intensité. Les enfants portaient des cardiofréquencemètres pour comparer la charge selon les formats.

Les résultats étaient sans ambiguïté. En 11 contre 11, les enfants avaient peu de touches, peu de décisions, peu de frappes. Le football de jeunes belge jouait long, parce que les entraîneurs voulaient gagner et que les terrains étaient trop grands. Les enfants apprenaient ce qu'il fallait pour gagner — pas ce qu'il fallait pour jouer au football.

Sablon en a tiré un plan, adopté par la fédération en 2006. Il était auparavant allé voir aux Pays-Bas, en France et en Allemagne et avait appris de l'Ajax et de Barcelone. Il a échangé avec Matthias Sammer, qui accompagnait au même moment la réforme allemande. La vision était une condensation de ce qui fonctionnait ailleurs — adaptée à un petit pays sans grands clubs.

Les cinq piliers de la vision

Des formats réduits, imposés

Depuis la réforme, les enfants belges jouent sur des formats réduits : 5 contre 5 dans les plus jeunes catégories, 8 contre 8 en transition, 11 contre 11 seulement à partir des U13 environ. La justification venait directement des travaux de Helsen : plus de touches, plus de un contre un, plus de frappes par enfant. Ce n'était pas évident en Belgique avant la réforme, et la résistance des clubs fut importante.

Le 4-3-3 comme système national d'enseignement

Comme les Pays-Bas, la Belgique a imposé un système à toutes les équipes de jeunes : un 4-3-3 à orientation offensive. Non parce que c'est le meilleur système, mais parce qu'un système unique crée une langue commune. Un jeune Belge qui changeait de club retrouvait les mêmes rôles. Un sélectionneur U15 recevait des joueurs formés dans le même système.

La vision prescrivait aussi un style : la possession, la relance depuis l'arrière, le dribble comme moyen souhaité, un pressing haut. Bob Browaeys, longtemps sélectionneur de jeunes et l'un des auteurs de la vision, a dit en 2018 que la sélection de Roberto Martínez jouait exactement le football que la vision avait formulé vingt ans plus tôt.

Former avant de gagner

La vision a redéfini l'objectif des centres de formation : non pas gagner des matchs mais développer des joueurs. C'était le principe de l'Ajax érigé en politique nationale. Les classements dans les plus jeunes catégories ont été supprimés, les entraîneurs formés à traiter le résultat comme secondaire. Comme partout, l'application fut incomplète — mais la posture est devenue la ligne officielle.

Des écoles de sport à double entraînement

La fédération a créé huit écoles de sport — Topsportscholen — où des joueurs talentueux de 14 à 18 ans s'entraînent le matin en plus de leur club. Cela double le temps d'entraînement sans sacrifier l'école. Elles sont l'équivalent belge de Clairefontaine, mais plus larges et réparties dans les régions. Beaucoup de joueurs de la génération dorée y sont passés.

Un centre national

À Tubize, au sud de Bruxelles, le centre national de la fédération a été construit, financé par les recettes de l'Euro 2000. Les sélections de toutes les catégories s'y entraînent, la formation des entraîneurs s'y déroule, et c'est là que la vision est enseignée.

Les clubs : Genk et Anderlecht

La réforme a posé le cadre. Les joueurs sont venus des clubs, et deux se détachent.

Le Racing Genk

Genk est un club d'une ancienne ville minière du Limbourg, d'environ 65 000 habitants. Son centre a produit dans les années 2000 et 2010 une densité de joueurs de classe mondiale unique pour un club de cette taille : Kevin De Bruyne, Thibaut Courtois, Divock Origi, Yannick Carrasco, Christian Benteke, Timothy Castagne, Leandro Trossard, Kalidou Koulibaly, arrivé jeune professionnel, Wilfred Ndidi, Sander Berge, Leon Bailey, Bilal El Khannouss.

Genk n'a pas de bassin qui l'explique. Ce qui est décrit de façon concordante : un centre qui a appliqué la vision très tôt, une détection qui allait jusqu'en Afrique et en Scandinavie, et une équipe première qui lançait les jeunes avec constance parce que le club ne pouvait pas financièrement faire autrement. Genk est le Fribourg belge : petit, patient, dépendant de sa propre formation.

Anderlecht

Anderlecht est le grand club historique belge, basé à Bruxelles avec le plus grand vivier du pays. Son centre, commercialisé sous le nom de Purple Talents, a produit Vincent Kompany, Romelu Lukaku, Youri Tielemans, Leander Dendoncker, Jérémy Doku, Albert Sambi Lokonga, Zeno Debast et beaucoup d'autres. Adnan Januzaj et Charly Musonda sont partis tôt en Angleterre — exemples du problème belge : les clubs anglais attirent les talents à 15 ou 16 ans.

Depuis 2020 Anderlecht a pris un détour : Vincent Kompany est revenu comme entraîneur-joueur, sans succès sportif mais en intégrant des jeunes avant de partir à Burnley puis au Bayern. Le club est sportivement instable depuis des années ; le centre, lui, continue de produire.

Le Standard, Bruges et les équipes U23

Le Standard de Liège a produit Marouane Fellaini, Axel Witsel et Michy Batshuayi. Le Club Bruges a formé dans les années 2020 Charles De Ketelaere et d'autres et est aujourd'hui le club belge le plus puissant financièrement. Les deux ont leur propre centre, conforme à la vision.

Depuis la saison 2022/23, les équipes U23 des grands clubs — Club NXT, RSCA Futures, Jong Genk — jouent en deuxième division belge, la Challenger Pro League. C'est le pas que le Portugal, l'Espagne et les Pays-Bas ont franchi avant et que l'Allemagne n'a pas franchi : du football d'hommes pour des points, pour des joueurs de 19 ans. La Belgique l'a imposé par décision fédérale, contre la résistance de clubs plus modestes de deuxième division.

Le bilan

La génération dorée n'a gagné aucun titre. La troisième place au Mondial 2018 est le meilleur résultat. En 2022 la Belgique est sortie au premier tour, en 2024 en huitièmes. Les critiques parlent d'une génération gâchée.

Roberto Martínez, sélectionneur de 2016 à 2022, l'a situé autrement : un pays de onze millions d'habitants a mené quatre ans le classement mondial, produit huit joueurs à plus de cent sélections et formé vingt d'entre eux comme entraîneurs. C'est cela, la génération dorée, indépendamment des titres.

Pour la question de la formation, le bilan est plus clair que pour celle des titres : partie d'une position sans aucune participation à un tournoi, la Belgique a produit en quinze ans une génération qui a marqué les grands championnats européens. Le lien avec la réforme n'est pas démontrable — mais il est plus plausible que pour toute autre réforme fédérale en Europe, parce que la Belgique n'avait auparavant rien d'autre qui puisse expliquer l'essor.

Les critiques

La génération suivante est plus mince. Jérémy Doku, Loïs Openda, Charles De Ketelaere, Amadou Onana, Johan Bakayoko, Zeno Debast — de bons joueurs, mais pas De Bruyne, Hazard, Courtois. Savoir si la réforme a créé une vague unique ou un niveau durablement plus élevé reste ouvert. La vision a été adoptée en 2006 ; les enfants entièrement formés selon elle ont aujourd'hui environ vingt-cinq ans.

Le départ vers l'Angleterre. Les talents belges partent en Angleterre à 15 ou 16 ans, parce que la Premier League paie et que le Brexit a compliqué l'accès des joueurs de l'UE sans l'arrêter. La dernière étape de la formation se fait alors à Chelsea ou à Manchester, pas à Genk ou à Anderlecht. La vision ne peut pas l'empêcher.

Le 4-3-3 imposé a les mêmes limites qu'aux Pays-Bas. Il crée une langue, mais il enferme. Des critiques dans le football belge se demandent si la vision, vingt ans après sa formulation, est encore la bonne.

L'application fut inégale. Les grands clubs ont appliqué la vision, beaucoup de petits non. La fédération pouvait recommander et former, mais pas contrôler dans chaque village. C'est le problème de toute réforme nationale.

Sablon est parti, la structure reste. Sablon a quitté la fédération et a travaillé ensuite à Singapour. Bob Browaeys est resté longtemps. Savoir si une réforme aussi liée à des personnes tient dans la durée est la question à laquelle la Belgique répondra dans les dix prochaines années.

Application : ce que tu peux en retenir

Cette section est notre interprétation.

La Belgique est le cas qui montre à quoi ressemble une réforme quand elle vient de données plutôt que de convictions.

Compte avant de décider

Les étudiants de Helsen ont dépouillé 1 500 heures de vidéo avant que la fédération n'impose un format. Un éducateur peut le faire à petite échelle : compte les touches du joueur le plus faible dans un 7 contre 7. Puis dans un 4 contre 4. Ce sont les chiffres qui décident, pas l'habitude.

Utilise la réforme du football des enfants comme argument

Les réformes actuelles suivent la logique belge de 2006. Qui rencontre des résistances aux formats réduits dans son club — des parents qui veulent des classements, des entraîneurs qui regrettent le 7 contre 7 — a un argument avec la Belgique : un pays l'a fait il y a vingt ans et a produit la meilleure génération de son histoire.

Double le temps d'entraînement, pas la charge

Les écoles de sport donnent aux talents belges une seconde séance le matin. Ce n'est pas faisable pour un club amateur — mais le principe l'est : qui veut plus de temps doit l'intégrer au quotidien, pas l'ajouter à la séance. Des partenariats scolaires, un entraînement complémentaire aux heures creuses, un créneau supplémentaire pour ceux qui le veulent.

Une langue dans le club

Le 4-3-3 imposé est transférable à un club unique : un système, toutes les catégories, les mêmes descriptions de rôle. Ce n'est pas obligé d'être un 4-3-3. Il faut qu'il y en ait un.

Supprime le résultat là où c'est possible

La Belgique a supprimé les classements dans les plus jeunes catégories. Pour les catégories au-dessus, un club peut décider lui-même : les U13 jouent-ils pour le résultat ou pour la formation ? Les deux à la fois marchent rarement.

Pour les fédérations : la transition en fait partie

La Belgique a fait entrer en 2022 les équipes U23 en deuxième division, malgré les résistances. L'Allemagne non. Pour qui travaille dans des structures fédérales : c'est la décision structurelle qui fait la plus grande différence.

L'essentiel

  • La Belgique n'a atteint aucun tournoi entre 2002 et 2012 et a mené le classement mondial en 2015. Entre les deux, une réforme adoptée en 2006.
  • Michel Sablon a fait étudier scientifiquement la formation — Werner Helsen, KU Leuven, 1 500 heures de vidéo — et en a tiré : formats réduits, 4-3-3 comme système d'enseignement, former avant de gagner, écoles de sport, un centre national.
  • Genk et Anderlecht sont les centres les plus productifs : Genk petit et patient, Anderlecht avec le plus grand vivier du pays.
  • Depuis 2022 les équipes U23 jouent en deuxième division — l'étape de transition que l'Allemagne n'a pas.
  • La génération dorée n'a pas gagné de titre. La suivante est plus mince. L'effet durable de la réforme reste ouvert.
  • Transférable : compter au lieu de croire, défendre les formats réduits, intégrer le temps d'entraînement au quotidien, une langue dans le club, supprimer le résultat là où c'est possible.

Ce que la Belgique a fait pour un pays par décision fédérale, un club peut le faire pour ses catégories avec Club OS : fixer une ligne et voir si elle arrive jusqu'aux U9. La décision elle-même n'a pas besoin d'une fédération, seulement d'un comité.

FAQ : questions fréquentes

Qu'était la vision belge de 2006 ?+
Un plan adopté par la fédération pour réorienter la formation, élaboré par Michel Sablon à partir d'analyses scientifiques. Son cœur : formats réduits, 4-3-3 comme système d'enseignement, former avant de gagner, écoles de sport à double entraînement, un centre national à Tubize.
Qui était Michel Sablon ?+
Directeur technique de la fédération belge à partir de 2001, auparavant adjoint de la sélection lors de trois Coupes du monde. Il est considéré comme l'architecte de la réforme qui a rendu la génération dorée possible.
Quel rôle a joué la science ?+
Werner Helsen, de la KU Leuven, a analysé avec ses étudiants environ 1 500 heures de football de jeunes et fourni les données dont sont issus les formats réduits et le style de jeu.
Pourquoi la génération dorée n'a-t-elle pas gagné de titre ?+
Les tournois se jouent sur quelques matchs, et la Belgique a chuté en 2014, 2016, 2018 et 2021 face à l'Argentine, au pays de Galles, à la France et à l'Italie. Pour la question de la formation, le titre est moins parlant que le nombre de joueurs dans les grands championnats.
Quelle différence avec la réforme allemande de 2001 ?+
Les deux ont répondu à l'Euro 2000. L'Allemagne a bâti des centres de formation certifiés. La Belgique a imposé formats, système et style à partir de la recherche et créé des écoles de sport. Elle a en outre fait entrer les U23 en deuxième division en 2022.

Sources et lectures

  • Entretiens avec Michel Sablon sur la réforme, notamment dans le Guardian (2014), Bleacher Report (2018) et le Wall Street Journal (2018).
  • Entretiens avec Bob Browaeys sur la mise en œuvre de la vision et son lien avec la sélection.
  • Werner Helsen, KU Leuven : publications sur l'analyse des formats de jeu chez les jeunes et sur le modèle des 10 000 heures.
  • Union belge de football : présentations sur la vision de formation et le centre de Tubize.
  • Articles sur l'introduction des équipes U23 en Challenger Pro League en 2022.
  • CIES Football Observatory : rapports sur les clubs formateurs belges.

Note sur les sources : la description de la réforme repose sur des entretiens des acteurs et des sources secondaires. Les formats exacts et les limites d'âge ont été ajustés plusieurs fois depuis 2006. Le lien entre la réforme et le succès de la génération dorée est plausible, mais pas démontrable.

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